Proposition de Parcours citoyen Ixelles : ‘Le sans papiers dans tous ses Etats’ ou pour un ‘parcours’ bruxellois sur la question des sans papiers. Une approche poétique et politique autour de la question du refuge et de la figure du sans-papiers
Rappelons nous l’été 2003. Eglise Sainte Croix à Ixelles, une Assemblée de voisins propose de venir en aide aux dizaines d’Afghans réfugiés là qui ont décidé de se jeter dans une ultime bataille pour leurs droits en entamant une grève de faim.
Assemblée des voisins. Par sa présence solidaire, elle célébrait la fracassante entrée de ces ex-lointains prochains que sont les sans-papiers comme nouveaux voisins. Le voisin était nécessairement citoyen. La question était politique évidemment.
Voisins, donc. Mais des voisins, il en est d’autres. Il y a, par exemple, la journée européenne des voisins. Ce jour-là, à Bruxelles et ailleurs, on nous propose des immeubles en fête. Etonnante journée où la poignée de main entre voisins est sponsorisée par les saucisses Zwan ou le Côte du Rhône et ou votre convivialité spontanée est en fait une médiatique initiative de CdM. Nos rencontres sont le marketing politique ou financier des autres. On est tous voisins.
Il n’y a donc pas de doute, il y a plusieurs types de voisins. Pendant que les uns semblent confondre marketing et convivialité les autres vivent le risque de la rafle ou de l’expulsion. De ceux-là, on veut en faire de vrais lointains ex-voisins, plus du tout prochains, surtout pas citoyens. Ces voisins là sont indésirables. Tout simplement, ils ne devraient pas exister. Ils ont commis le crime d’avoir transgresser les frontières. Mais leur crime, c’est surtout d’être impensables. Et là, il continue quotidiennement d’y avoir urgence.
La figure du sans-papier est une figure symptomatique, elle est un point critique qui dit quelque chose sur notre monde et ses limites. Les droits de l’homme sont toujours universellement nationaux. Le travail et l’emploi sont la mesure de toute politique. Comme s’il n’y avait pas d’autres formes de sociabilité.
C’est pourquoi le sans-papier est sans doute une figure centrale pour penser le devenir politique et social dans un contexte de bouleversement mondialisé.
C’est pourquoi il faudrait également faire avancer "culturellement" cette question en rendant « pensable » la figure du sans papiers. Cela ne peut se faire que par une action ayant une force d’impact à la mesure du symbole qu’elle représente, une action ayant une forte puissance culturelle, c’est-à-dire ayant une force d’impact sur les imaginaires.
Une sorte de ‘festival’ mettant en scène un mouvement global de toutes les questions qu’ouvrent la problématique des sans-papiers, une sorte de mise sous projecteurs des multiples questions et initiatives, propos et pensées, située spatialement, territorialement, physiquement (Bruxelles, par exemple). Une programmation dense et ouverte le plus largement possible au citoyen lambda.
Les thématiques à rendre visible sont négatives ou positives. On n’est pas naïf. Il faut traiter la question à charge et à décharge pour employer un terme issu du langage judiciaire.
Parce qu’elles sont complexes, ces questions forment un trajet avec des impasses, bien sûr, mais aussi avec des pistes à suivre ouvertes sur l’avenir. Sortes de fils d’Ariane. Cela doit être quelque chose d’intense et d’intriqué. Comme un tissu. Une toile sans doute, évidemment, la Toile.
La puissance culturelle, c’est rendre la figure du sans papier pensable, dans un premier temps. Mais il s’agit aussi de rendre l’Autre ‘désirable’ sinon souhaitable. Découverte d’une image positive.
D’abord, donc, ne pas accepter la criminalisation des sans-papiers. C’est l’interdit absolu. Le seuil en-dessous duquel on ne peut aller. Il s’agit dès lors de rompre avec l’imagerie négative des fils de fer barbelés, des camps d’enfermement (faire les liens avec les enfermements du siècle dernier), des coussins qui étouffent. Parler d’une forme de fascisme qui vient, de la montée des peurs. Cela ressemble à du déjà vu. L’impasse.
Ensuite, c’est poser les choses en terme d’invention et d’ouverture sur le futur où tout n’est pas encore joué, même le pire et en ne résumant pas ce futur - pensons-nous - à un slogan, une idée trop sûre d’elle. C’est se poser peut-être la question de savoir en quoi les réfugiés, les sans-papiers, constituent-ils une avant-garde dans cette période de grande transformation.
Peut-on ne pas faire ce parallèle avec d’autres périodes de grandes transformations de la question sociale ? Soubresaut du féodalisme face à la montée en puissance de la bourgeoisie : au XIVème Siècle, le vagabond était l’avant garde du prolétariat selon Robert Castel. Le vagabond qui fuyait les guerres entre Seigneurs, les maladies, la pauvreté des campagnes recherchait le salut et la liberté dans la ville. Désaffilié, il était capté par une proto-industrie bourgeoise et citadine. Mais souvent, dans l’entre-deux, il errait sur les chemins, ou se terrait dans les bois et forêts. Il pouvait être aussi brigand, vivant de la rapine, ou du crime, ce vagabond, il faut le dire. Alors, le vagabond était enfermé, criminalisé, requis pour des travaux divers par les Seigneurs qui le souhaitaient. Ce faisant, le féodalisme se sentant mancé peut-être figeaient l’Histoire en marche. Hors normes, le vagabond était impensable. Ce dernier ne se savait pas plus l’avant-garde du prolétariat. Mais aujourd’hui, l’histoire semble se répéter. La question sociale nous taraude encore. Elle a pris une dimension mondiale se découvre au détour du local. De quel peuple aujourd’hui les sans papiers sont-ils l’avant-garde ? Telle est peut-être une question que nous pourrions nous poser.
Et puisqu’il est question d’avant-garde, c’est le lieu de rappeler - dans cette soixantième année de libération des camps nazis - ces propos de Hannah Arendt qui, elle, voyait dans le réfugié fuyant de peuples en peuple l’avant-garde de tous les peuples d’Europe. Son enfermement annonçait l’enfermement de l’Europe entière. UUne autre question semble donc se poser : du sort que nous réservons à cet autre impensable, ne dépend-il pas notre propre sort ?
Avec cette proposition de manifestation culturelle, il s’agit dès lors de montrer avec force - et beauté - les motivations de ces "voyageurs" qui articulent le temps en annonçant l’avenir. (Une exposition sur l’exil, à Lille 2004 était magnifique sur ce thème).
Entre fuite de l’intolérable, crainte pour sa vie pour des raisons de religion, de culture, de "race" ou politiques et recherche de plus de dignité, d’un peu de liberté, de modernité peut-être aussi, ou encore, attraction vers ce qui brille et ce qui se présente au monde comme la réussite (l’Occident). C’est rencontrer les questions d’existence réelles. Les marchands de rêve, les logements insalubres, les passeurs, le travail au noir, la prostitution et surtout l’exploitation.
Les travaux du ‘festival’ sont photographiques, écrits, poétiques, cinématographiques, artistiques, esthétiques ou non, documentaires ou fictionnels.
Mais c’est aussi la démonstration des richesses des cultures : la fameuse diversité culturelle sur laquelle il faudra bien s’appuyer et qui ne se résume pas à la diversité de choix des produits offerts sur le marché sans frontière. Il s’agit de la diversité des formes de sociabilité, des formes d’échanges humains. Il faudra montrer les potentialités que ces personnes supposent. Longue exploration des dimensions positives. C’est encore rendre visibles les solidarités concrètes (comme l’Assemblée des voisins, mais mille autres encore que l’on voit dans les quartiers et hameaux du pays), les combats multiples. Donner à voir les recherches liées à une économie positive et sociale, plus éthique. Les inventions possibles, les créativités sociales et urbaines, des nouvelles formes de sociabilité intégrant les sans papiers. En faire l’inventaire. Ce sont autant d’utopies réalistes (E. Morin) ou de miracles discrets (I. Stengers).
Dans l’intermédiaire, il doit y avoir l’invitation à manger, à boire, à chanter ou à danser, à fêter donc. L’image positive, le plaisir même, petit à petit, se substitue à l’image négative.
Enfin ce sont tous les débats. Le rapport aux questions économiques, la place des syndicats et la re-fermeture sur l’unique question de l’emploi, le rapport aux questions politiques (la fin de l’Etat nation ?), l’invention de nouvelles formes de régulations qui dépassent les frontières. Les questions de l’immigration et plus largement (pour voir les choses de manière multidirectionnelles) parler des flux de personnes, mais aussi, les mettre en rapport avec les flux financiers et marchands. Le rapport au vieillissement de la population. Répondre aux politiques qui parlent de rouvrir la question de l’immigration tout en continuant d’expulser, certes, mais l’amener à débattre. Etc.
C’est la question des sans-papiers dans tous ses états.
Gros dossier très articulé, mais vivant, itinérant, comme un trajet, un parcours, un cheminement... une initiation. Il n’y a pas de réponse unique, si ce n’est un labyrinthe à la taille de la ville. Avec des portes de sortie tout de même : une nouvelle vague de régularisation (peut-être), des Assemblées de voisins dans chaque communes, le lien vers une société civile européenne, par exemple. Et des impasses : les camps, le fil de fer et le coussin, ces interdits.
Ce doit être un "choc" culturel salutaire. Pour cela il faut que cela s’immisce dans les quartiers, que cela entre dans les maisons des gens, des sans-papiers eux-mêmes (à voir, quoi que la visite de certains taudis pourrait s’imposer, mais pas facile à organiser) mais surtout des voisins potentiels. Mais que cela s’impose en même temps, par la force des choses, dans l’espace public.
Présence dans les médias ou sur la rue et les places publiques aussi telle une continuité entre espace privé et public (les seuils ne sont pas hermétiques). C’est-à-dire : que cela fasse pièce dans les consciences citoyennes. Que cela en devienne, le temps d’une courte campagne (1 semaine, dix jours), mais bien orchestrée, un ‘incontournable’. Que la fête ou le repas, que la convivialité puissent faire liens vers les questions centrales, la compréhension critique véritable et vers la mobilisation ou l’engagement des voisins cette fois devenus citoyens.
Il ne s’agit donc pas de battre le pavé dans une seule direction avec un seul mot d’ordre (quoi que cela puisse se faire aussi, dans une sorte d’apothéose, sur la question de la régularisation, par exemple). Il s’agit surtout d’arpenter la ville dans une exploration multiple de sens. La ville devient métaphore de la problématique, support des multiples questions, matérialisation de la recherche de réponses. Les propositions s’inscrivent sur un ‘programme’. On n’y échappe pas. Le cheminement dans l’espace du Festival est une paraphrase poétique, comme un hommage rendu par le voisin à l’endurance du réfugié arpentant le monde.
C’est pourquoi les initiatives doivent être décentralisées, ouvertes, désirée,t prendre de multiples formes et se tenir dans de multiples lieux par une multiplicité d’acteurs pas toujours d’accord ou ayant des angles d’attaque variés. Errances, parfois. Certes, on retrouve les propositions des militants convaincus déjà mille fois entendues et celles des organisations de la société civile, mais aussi celles d’habitants, des citoyens lambda sans idéologie précise mais généreusement ouverts sur le futur, ou non, celles des voisins donc, celles d’intellectuels ou d’universitaires, paroles d’experts, avec les contre experts donc, celles des sans-papiers eux-mêmes (ce sont les premiers à entendre, lire, voir) celles des artistes et toutes les formes de combinaisons possibles. Rendre compte de la constellation des regards et des savoirs, des peurs aussi.
Il faut pouvoir atteindre une masse critique d’adhésion. S’il y a recherche de qualité, le nombre compte aussi. Par exemple, nombreux sont ceux qui ont un voisin qui risque l’expulsion, et qui refusent ce verdict administratif. Pourquoi expulse-t-on cette famille sympathique dont les enfants partagent les jeux ou les études des nôtres ? Incompréhension. Peut-être avons-nous tous un réfugié voisin que l’on veut défendre, en particulier, MON sans papier il est bien lui (sous entendu, il n’est pas comme les autres que l’on nous montre à la télé). Sorte d’inversion de l’effet NIMBY mais qui même généreuse, n’évite pas le fait de vider la question de sa fondamentale substance politique. Seule, la publicité (rendre public dans la Cité) faite à cette solidarité et le lien proposé avec les autres situations similaires est ce qui rendra la question politique. Le réfugié passe du cas particulier à la catégorie politique. Le nombre de ces adhésions produit le rapport de force (culturel et/ou politique). Il est à chercher.
Avec le festival, il s’agit surtout de ‘phaser’ la multiplicité des initiatives (petites ou grandes) qui existent ça et là. Le Festival ne les récupère pas, il les suscite parfois, mais surtout, il les met en valeur, il les met en lien, les fait s’entre-connaître et connaître au monde. Fruit d’une sorte d’appel aux idées., le Festival permet d’accélérer le mouvement et crée une focale adaptée à ce qui veut (doit) être vu.
Le travail préparatoire est donc essentiel, minutieux, long et lent, avec une montée en puissance tranquille (sans forçage), seulement la conviction, l’adhésion et le désir d’une action collective et puissante. Importance de travailler à l’argumentaire.
Pour éviter que le soufflé ne retombe, il faut également pouvoir atteindre des objectifs spécifiques.
Créer par exemple trois ou quatre Assemblées de voisins, avec chacun des projets de solidarité réels et identifiables. Repérer des journalistes précis près à collaborer positivement (modifier l’image du sans papier dans les médias, éviter la surenchère Mettre en place un réseau européen de recherche, de vigilance et de réflexion (ou le point de départ de la mise en place de ce réseau) Lancer (ou faire aboutir) une campagne de régularisation Autres, repérer dans la préparation d’autres objectifs spécifiques.
L’organisation doit être rigoureuse. Elle passe dans un premier temps par un renforcement de la conceptualisation par le débat. Si l’idée devait se révéler mauvaise elle devrait sera abandonnée.
Si elle devait se révéler bonne, alors, à partir de là, il s’agira de créer un noyau de pilotage fort pas ‘trop’ idéologisé. Pour le dire franc, ne pas rechercher la révolution mondiale et le Grand soir autoritaire. Les dimensions ‘voisinage’ et ‘citoyenneté’ doivent rester au centre du projet dans une perspective de recherche et d’apporche de la complexité des choses.
A partir de ce noyau concepteur, il faudra passer au stade suivant du noyau organisationnel. La montée en puissance se faisant par étapes successives.
Il n’y en a pas a priori. L’idée pourrait être de proposer ce Festival pour le printemps 2006, lors de la journée européenne des voisins (Immeubles en fête), histoire de détourner ce voisinage-là de ses habitudes.
Toute autre date symbolique peut faire l’affaire. Elle doit être choisie au moment où le phasage des actions entre le multiples groupes est perçu comme possible.
Dominique Nalpas