Cela avait débuté comme une rumeur... On reparlait d’un bassin d’orage à creuser sous la place principale de la commune. Dans les bistrots, à la sortie de l’église ou de la mosquée, les informations les plus fantaisistes circulèrent. Personne n’était outillé pour en vérifier la teneur ni la véracité. Le « trou » allait-il avoir trente-trois ou quarante mètres de profondeur ? Le chantier allait-il durer trois ou six ans comme le prédisaient certains ? Les immeubles entourant la place allaient-ils devoir être étayés avant le début du chantier ?
Quoi qu’il en soit, les travaux commencèrent malgré les rouspétances des riverains, les alternatives proposées par le Comité de quartier créé pour l’occasion, les avis des spécialistes les plus reconnus. Il fallut s’y faire, on en avait pour quatre ans, si pas cinq. Au cours des six premiers mois du chantier, l’entrepreneur prit du retard, car il n’était pas payé dans les délais. Le fond du trou semblait bien loin à tout le monde lorsque des camions de quarante tonnes se mirent en devoir de le vider. Avec application, ils conduisaient les terres loin, là-bas, au-dehors de la ville et par la même occasion, ils défonçaient les pavés d’une des artères principales, salissaient les voitures stationnées, effaçaient les passages pour piétons quand ils ne provoquaient pas des fissures inquiétantes dans les façades. Mais il ne suffisait pas de creuser un trou, si grand soit-il, il fallait aussi adapter toutes les tuyauteries environnantes et les égouts existants. Au cours des deux premières années, de multiples petits chantiers s’ouvrirent dans les environs plus ou moins immédiats. Si tout cela s’était passé en six mois, je suis persuadé que les trois quarts des gens auraient choisi de déménager laissant le quartier à son statut de gruyère. Mais il fallut plus de quatre ans. Cela faisait penser au paradoxe de la grenouille jetée dans une casserole remplie d’eau. Si l’on fait chauffer l’eau, la grenouille trouve cela bien agréable au début. Lorsque l’eau est très chaude, elle change d’avis, mais ne réagit pas. Quand l’eau bout, elle cuit littéralement. Si on l’avait jetée dans l’eau bouillante, voire très chaude, elle aurait quitté la casserole d’un coup de patte énergique.

Des trous inquiétants rappelèrent aux habitants qu’ils marchaient quotidiennement sur des trottoirs farcis de tuyaux, de tubulures transportant sous leurs pieds des kilolitres de fluides divers, des kilomètres de câbles téléphoniques et du gaz, ce qui leur parut tout à coup plus angoissant. Puis ces trous se muèrent en tranchées. En se réveillant un matin, ils constataient que la tranchée avait encore progressé et que de nouvelles machines s’étaient installées insidieusement dans la rue. Telle une hydre, les tranchées tentaient de se rejoindre et y arrivaient la plupart du temps, telle grâce à un nouveau collecteur, telle autre grâce à une chambre de visite. Elles coupaient les rues, allaient jusque dans des impasses oubliées, obligeaient les riverains à faire des détours inimaginables pour se rendre à leur travail ou tout simplement pour faire leurs courses ou encore accéder à la friterie qui s’était retrouvée entourée de cavités profondes. Le pire, c’est qu’on croyait toujours que cela se terminait, mais, en fait, lorsqu’une étape du travail était atteinte, les ouvriers couvraient le trou de pierrailles légères et de sable fin puis laissaient le coin en l’état. Trois mois après, alors que des canettes et des déchets de toutes sortes s’accumulaient, ils ouvraient à nouveau le sol, le problème rencontré ayant trouvé une solution ou la pièce manquante étant enfin arrivée...
Une nuit de l’an de grâce 2009, les oreilles attentives entendirent l’eau sourdre dans la vallée. Elle commença par suinter à travers les routes pavées puis fit éclater quelques bitumes. Elle remplit le bassin d’orage et les tranchées attenantes et enfin déborda. L’inquiétude se lisait sur les visages. L’eau se stabilisa aux alentours de dix-sept heures, le surlendemain. Elle avait envahi les rez-de-chaussée souvent jusqu’au plafond. Pas de doute, la ville était inondée. Pareille situation était évidemment nouvelle pour les services de secours communaux et régionaux. C’était sans précédent. Les habitants firent cependant preuve d’un sang-froid étonnant. Des canots pneumatiques firent leur apparition, de vieilles armoires se muèrent rapidement en barques légères, quelques pirogues d’opérettes, munies d’un moteur excisé à une vieille Vespa hors d’usage, firent leur apparition, applaudies par les citoyens amassés aux fenêtres. Un embryon de vie extérieure renaquit. Les plus intrépides remirent en route des réseaux d’entraide et de solidarité. Les commerces dévastés en première ligne se réinstallèrent au premier étage des bâtiments. Les commerçants firent contre mauvaise fortune bon cœur en distribuant gratuitement, les premiers jours, le minimum vital aux sinistrés. Des ingénieurs mués en hommes-grenouilles firent plusieurs sondages dans la ville. Ils durent se rendre à l’évidence : la situation était très grave. Il ne s’agissait pas en effet d’un phénomène passager, mais plutôt d’une sorte de bouleversement général du sous-sol. Les conclusions étaient catastrophiques : la nappe phréatique, dérangée par les travaux, alimentait l’eau de cette crue soudaine, mais on en avait pour longtemps, des années peut-être. Le conseil communal, informé de la chose, discuta longuement à huis clos. La question principale qui était posée avait été exprimée avec force par un élu écologiste : « Nos administrés doivent être avertis de la situation, on ne doit rien leur cacher ». Cette prise de position l’emporta. Les habitants apprirent donc par la télévision (les boites aux lettres n’étant plus accessibles) qu’il fallait s’adapter et qu’on ne pouvait rien faire pour l’instant que patienter. Le bourgmestre prit cependant la peine de lancer un appel à idées pour résoudre le problème. Près de quatre-vingts propositions furent émises par les « administrés » eux-mêmes, par des bureaux spécialisés du pays et même de l’étranger. Des plus fantaisistes (comme cet illuminé qui proposait l’abandon de la ville par ses habitants durant deux semaines afin de permettre à de puissants systèmes de chauffage de procéder à des souffleries censées faire évaporer l’eau) aux plus scientifiques et faisant appel à des technologies de pointe, les solutions proposées s’avérèrent cependant inopérantes.
Le conseil communal devait se faire une raison. Comme la vie avait repris et que des gondoles de diverses tailles étaient proposées aux sinistrés par des firmes nautiques de plaisance, les élus communaux s’inquiétèrent des transports en commun. Un bateau-mouche fut donc acheté grâce aux fonds amassés suite à l’élan de solidarité qui avait été déclenché dans le pays à l’occasion de cette catastrophe. Baptisé le « O-71 » (O pour « eau »), en mémoire du bus le plus utilisé auparavant, il sillonnait les rues suivant un programme très précis et menait les gens à quelques endroits-clés, non touchés par l’eau, où ils retrouvaient les trams, les bus et le métro habituels du reste de l’agglomération.. Cette situation donna l’idée à une conseillère de la majorité de débaptiser la ville et de l’appeler désormais « la Venise du Nord ». Un conseiller de la minorité lui fit remarquer son manque de culture : ce nom était déjà utilisé par Bruges. Un concours fut lancé dans les écoles secondaires afin de trouver un nom adéquat et ce fut « la Veniselle » qui remporta le plus de suffrages. Une commission fut chargée de se rendre à Venise afin d’étudier comment la ville s’en sortait avec tous les problèmes relatifs à l’eau afin de développer le nouveau plan d’organisation mis en place par les politiques à Veniselle. Contrairement à tous les pronostics, on put constater que les habitants s’habituèrent étrangement vite à leurs nouvelles conditions de vie. Le fatalisme était dans l’air. Les responsabilités éventuelles ne furent mises en évidence que par quelques gourous qui en appelèrent à la vengeance divine et accusèrent pêlemêle la dissolution des mœurs des habitants, la décision récente du Conseil communal d’accepter le mariage homosexuel et l’ouverture de fraiche date de « bars à eau » dans une artère commerçante. Si la nouvelle situation posait des problèmes techniques évidents à différents services publics, le bourgmestre put cependant, lors de la campagne électorale il est vrai, féliciter les divers agents communaux qui avaient accepté des formations supplémentaires afin de faire face aux nouvelles exigences de leur métier. Il remit également à cette occasion des diplômes de citoyens d’honneur à des habitants qui avaient résisté aux propositions alléchantes de firmes immobilières de communes voisines et n’avaient pas quitté leur cher quartier. Dans la foulée, il inaugura les nouveaux noms de rue : avenue de l’Eau de rose, impasse des Chutes d’eau, rue des Eaux rugissantes, etc. Il fallait constater que la vie quotidienne s’était réorganisée tant bien que mal. La plupart des commerces attiraient le chaland. La circulation dans la ville était fluide, du moins au début. Au bout de quelques mois, en effet, des gondoles de plus en plus perfectionnées furent proposées aux particuliers par des firmes subodorant là des bénéfices inespérés. La Commune eut beau rendre le bateau-mouche O-71 gratuit, nombreux furent ceux qui se jetèrent sur des gondoles de plus en plus sophistiquées : décapotables, aux moteurs de plus en plus puissants, aux pare-chocs de plus en plus monstrueux. Des problèmes de parcage se firent jour et les rues étaient de plus en plus encombrées de véhicules. Des personnes peu scrupuleuses organisèrent des cours de plongée et le weekend, proposèrent des visites du sous-sol (du sous-eau ?) de la ville. Les participants pouvaient ainsi revisiter leurs caves, y récupérer quelques Gevrey-Chambertin oubliés ou vérifier l’état des murs. Ces expéditions prenaient un aspect lunaire à cause des tubas, des bonbonnes d’oxygène et des tenues d’hommes-grenouilles. Des concours de plongée en apnée durent être interrompus par la police pour des raisons de sécurité.

Les anciens étangs posaient un problème particulier. Lors de l’inondation, ils furent bien entendu entièrement recouverts. Les cygnes et les canards colverts, habitués des lieux, ne s’y retrouvaient plus. Ils volèrent longtemps au-dessus de leur domaine, cherchant des endroits où se poser ou recevoir le pain et les graines que les habitants avaient jusque-là l’habitude de leur distribuer généreusement. Une association de bénévoles se créa et délimita, au moyen de quelques pieux, un espace où ils retrouvèrent plus ou moins leurs conditions de vie d’autrefois. Le WWF sponsorisa l’opération. Lorsque l’hiver s’approcha, la question du chauffage déclencha les passions. Certains étaient d’avis de rapatrier les chaudières des caves au premier étage, d’autres proposaient des solutions nouvelles liées à l’énergie solaire. Là aussi, des firmes spécialisées tentèrent par une publicité acharnée de convaincre les premiers. Ainsi, les années passèrent. L’adaptation était générale. La ville attirait également les touristes, alléchés par le décor de cette petite Venise. Un second bateau-mouche fut acquis afin de les promener sans encombre vers les différents points de vue. Les commerces avaient repris. L’économie était au beau fixe. L’inondation n’était plus qu’un mauvais souvenir et le bassin d’orage que certains s’obstinaient, parfois avec ironie, à appeler le « réservoir amortisseur de crue » était oublié. Le 21 juillet 2014, les jauges, qui surveillaient le niveau des eaux depuis cinq ans, eurent quelques sursauts. Au début, on n’y prêta guère attention. Mais la nuit du 8 aout, force fut de constater que le niveau de l’eau avait baissé de trente centimètres. Le 20 aout, on en était à quatre-vingts centimètres et la rentrée des classes fut totalement perturbée, car on avait dépassé le mètre. Les bateaux-mouches commençaient à avoir des difficultés de navigation à quelques endroits. La situation devenait inquiétante. Durant la première quinzaine de septembre, il plut à verse. Mais rien n’y fit : l’eau continuait de descendre. Une messe spéciale fut célébrée par les catholiques les plus fervents. Ils la rendirent même œcuménique en y invitant les rabbins et les imams du coin.

Le 5 octobre, le bourgmestre décréta l’état d’urgence. Cinq ingénieurs hautement spécialisés plongèrent dans l’eau glaciale ou plutôt dans ce qu’il en restait. Leur diagnostic était sans appel : l’eau reprenait peu à peu, mais surement, sa place d’antan. Vers la fin du mois, l’eau avait disparu. Elle laissait derrière elle un spectacle d’une désolation absolue. Des boues noires couvraient le sol et ce qui restait des aménagements publics d’autrefois (feux de signalisation, bancs publics, poubelles, etc.). Les habitants étaient prostrés. La révolte grondait. Le bruit courait que les autorités publiques n’avaient pas fait le nécessaire pour garder à la ville son destin de Veniselle. Tout était à recommencer. Ce qui se trouvait au premier étage des habitations devait réintégrer le rez-de-chaussée, les bateaux-mouches et les gondoles étaient bons pour la casse ou les brocantes. Les noms de rue devaient retrouver leur ancienne dénomination.
Aux élections communales suivantes, aucun homme politique ne fut réélu...
Henry Landroit