Par Éric Corijn, Dominique Nalpas, Myriam Stoffen
"S’il doit y avoir un nouvel urbanisme il ne sera pas basé sur le couple des fantaisies de l’ordre et de l’omnipotence, mais sur la superposition des incertitudes et il ne concernera plus l’aménagement d’objets plus ou moins permanents, mais l’irrigation de potentiel dans des territoires."
Rem Koolhaas
La place Flagey est une scène où se concentrent de multiples enjeux contemporains. Cette place publique a le don de renouveler l’espace public en ouvrant largement la réflexion autour de la participation. Aujourd’hui, cette notion semble s’imposer. Parfois, on la voit comme une série de recettes ou de méthodes, sans que l’on en comprenne vraiment le sens. Sur quels fondements de philosophie politique repose-t-elle ? Et quelles perspectives politiques et culturelles peut-on lui offrir ?
On peut partir de ce premier constat : la crise de la représentation en politique. Cette dernière n’est pas nouvelle et la question du rapport entre délégation et participation est aussi vieille que les débats sur la démocratie . Mais ce qui semble nouveau, c’est que cette crise est une crise de légitimité. Pour différentes raisons, le sentiment de représentation sociale n’est plus aussi évident. Notons en vrac ici quelques raisons, à cela : l’individualisation et la complexification des modes de vie ; l’élévation de la scolarisation et l’accès de plus en plus grand à l’information qui rendent moins acceptables les déficits démocratiques ; la décomposition des structures pilarisées qui offraient des relais entre population et politique ; le glissement du pouvoir vers les pouvoirs exécutifs et judiciaires de plus en plus professionnalisés et spécialisés ; l’appel de plus en plus fréquent à l’expertise qui semble escamoter le débat public et qui n’évite pas certaines conséquences désastreuses ; le formatage des débats vers les médias et le “grand public” plutôt que vis-à-vis des conseils élus ; la mondialisation qui questionne l’État-nation ; la montée en puissance des réseaux mondialisés et du phénomène urbain ; etc.
C’est dans un tel contexte que les appels à la participation se font de plus en plus nombreux et pressants. Mais ces appels ne sont pas seulement ceux de la société civile. La Déclaration de Rio sur le développement durable en 1992 et l’Agenda local 21 y font spécifiquement mention . La participation apparaît comme une réponse essentielle à l’évolution de la démocratie.
Mais si la participation semble devenir un concept central, il reste néanmoins que c’est une notion vague, trop souvent instrumentalisée.
En ce qui nous concerne, il ne sera question de démocratie participative que lorsque les participants sont impliqués dès le départ d’un processus, c’est-à-dire, lorsque le contenu de la politique n’est pas encore fixé et qu’il dépend, justement, du processus participatif et qu’il reste des degrés de codécision.
Dans une démocratie participative, le politique cède du pouvoir à un processus délibératif hors des instances. L’État et ses experts considèrent de la sorte qu’ils ne possèdent pas le monopole du savoir et de la compétence. Ceci ne signifie pas que le primat du politique soit aboli : il s’agit plutôt de renouveler sa définition. Ce qui est mis en avant, ce n’est pas tant la décision elle-même (qui appartient encore aux représentants) que le processus intégré qui amène à la décision. Ce qui est au centre, ce n’est plus l’institution politique, c’est la qualité et la vitalité d’un espace public politique.
Dès lors, les décisions politiques ne peuvent être que le résultat tout à la fois d’un conflit (les acteurs ne sont pas tous d’accord entre eux) et d’une collaboration (les acteurs se reconnaissent tous le droit de participer) en vue de la recherche de l’intérêt public. Cela n’est possible que pour autant que le politique se mette à l’écoute de ce qui vibre dans la société. En ce sens, on le voit bien susciter l’expression et l’invention, en se rapprochant de la diversité des acteurs ou en suscitant leur créativité dans la perspective de la recherche de solutions nouvelles.
Dans un tel scénario, le politique fonctionne comme un nœud dans un réseau d’acteurs divers . L’État devenant animateur, le rôle du politique est dès lors de coordonner, accompagner, susciter le dialogue et les débats vers l’intérêt général défini en commun, ainsi que de créer les conditions de l’arbitrage pour la décision. Cela implique que les divers secteurs et compétences politiques et administratifs se décloisonnent. Une politique transversale oblige les fonctionnaires et les experts à s’ouvrir à des pratiques inventives en questionnant même les normes.
Les décisions étant impératives et les acteurs devant chercher des solutions ensemble, les agendas cachés ne peuvent plus s’imposer aux décisions. La démocratie participative suppose donc un glissement de la prépondérance de l’idéologie, la domination du programme, vers l’éthique de la responsabilité, la tâche de faire société. Cette prise de conscience ne peut être que collective. C’est là sans doute un des plus grands défis de la démocratie faisant appel à la participation. Le rôle de l’éducation de tous - des acteurs politiques également - y sera central.
Il ne revient pas uniquement au politique de fixer l’ordre du jour des questions qui comptent. Un peu de chaos ne fait pas de mal et l’émergence des questions importantes est souvent le fait d’une société civile “politique”. La Plate-forme Flagey n’a rien fait d’autres en proposant l’Appel à Idées. Elle n’a pas attendu le blanc seing du politique pour agir. Bien au contraire : elle s’est même opposée aux pratiques politico-administratives injustes qui faisaient pourtant la norme. La société civile joue son rôle de chien de garde en usant de son droit fondamental à définir son environnement.
En démocratie, outre sa fonction de vigilance, la société civile a une fonction de socialisation, de coordination, de relais, d’éducation et de production de sens. Elle possède une capacité non négligeable de mobilisation des réseaux de compétences multiples qui peuvent être sollicités dans les processus participatifs. C’est pourquoi une condition sine qua non de la démocratie est de pouvoir s’appuyer sur des organisations autonomes et transparentes de la société civile, capables de se questionner afin de renforcer la citoyenneté et les savoirs mobilisables et créatifs. C’est la question de la gestion de la diversité culturelle qui est en jeu ici.
Ne soyons pas naïfs. Le citoyen n’est pas un individu exemplaire, autonome, sans intérêts ni attaches particuliers, apte à se mobiliser pour toute question d’intérêt général, ayant accès de manière égale aux moyens d’apprentissage et d’expression, doué de raison et, enfin, animé du seul désir de communiquer. Au contraire, la culture dominante produit des consommateurs, clients d’un pouvoir politique considéré comme seul dépositaire du “ service public ”. La population est entraînée dans un cycle de dépolitisation.
Participer sous-entend avoir une base de connaissance et un potentiel et/ou des capacités de réflexion et de confrontation à d’autres. Un apprentissage est donc indispensable pour réfléchir, dialoguer et agir ensemble. Et cela vaut autant pour les habitants que pour le politique, leurs administrations ou les experts...
Mais cet apprentissage ne se fait pa « hors sol » On n’apprend à dialoguer et à débattre, à s’intéresser à la chose publique et à participer aux processus de décisions, qu’en situation. Il faut ici faire le pari de cette dialogique possible, non pas en demandant aux personnes de devenir pure raison et en leur demandant de se détacher de ce qui fait leur identité. Il s’agit plutôt de multiplier les opportunités qui peuvent offrir au citoyen la possibilité de participer à la chose publique, et ce, dans le respect de l’identité et des préoccupations de chacun mais aussi dans le souci de la rencontre de l’autre.
L’idée est de créer des forums hybrides rassemblant les experts avec leurs savoirs constitués et les profanes avec leurs savoirs d’usagers. Tous devant dépasser leurs histoires et “attaches” particulières. “ Ce qui constitue notre humanité commune doit en permanence être éprouvé et collectivement débattu . ”
Si l’on perçoit bien les principes généraux et l’intérêt de la participation comme horizon politique et culturel, il n’existe pas de recettes à son application. Nous sommes mis en demeure de l’expérimenter. Comment intéresser les gens à la chose publique ? En atténuant le hiatus entre privé et public, en leur offrant plus de prise sur leur environnement immédiat.
La proximité diminuant les obstacles à la participation, le quartier - ou la situation locale (par exemple, une place dans un contexte urbain) - offre l’avantage de rencontrer des problématiques toujours complexes et multiples, ainsi qu’une grande diversité culturelle. C’est un lieu par excellence où peuvent s’expérimenter des formes de la démocratie participative.
Il ne faut pas considérer, pour autant, le quartier ou la situation locale comme “ une donnée ” définitivement établie, une unité clairement délimitée en termes spatiaux et sociaux, fruit d’une planification. Le quartier est une notion qui participe du monde vécu, le résultat d’un entrelacs de conditions et de relations sociales, culturelles, économiques, urbanistiques, politiques. Hybride et changeant, il est le fruit de l’imaginaire urbain. L’existence d’un quartier ou d’une situation est donc fortement liée à la pratique d’un projet de développement de ce lieu, ouverte sur le futur, la ville et le monde.
Le développement de chaque quartier, à partir de chaque situation problématique, a besoin d’une vision globale et transversale. Seul le travail collectif mobilisant habitants, usagers, politiques, société civile et experts divers, et amenant à une définition et un programme fondés sur un diagnostic dynamique du quartier repérant forces, faiblesses, potentialités et menaces, peut lui offrir les possibilités d’un développement durable .
Le réaménagement d’une place publique est une situation particulière qui contient toutes les potentialités d’une expérimentation pour un processus participatif. La place publique est un lieu particulier de l’ espace public physique, la penser est un moment particulier de l’ espace public politique. Une fois encore, le politique, globalement, a laissé passer cette belle opportunité de rendre vivant l’ espace public et de renforcer une culture de la vie en société en ne proposant pas aux citoyens de participer à sa définition. On le voit pourtant, l’architecture pourrait permettre de tenter l’aventure. Une société civile, avec ses moyens limités s’y est risquée. Puisse ce mouvement continuer à faire vivre les potentialités du lieu au-delà de la pierre et des objets permanents. Chaque lieu doit et peut être approché comme un condensé du monde, réfléchi dans sa complexité et dans ses réseaux. Ainsi il demande sa propre procédure à la hauteur de l’ambition du projet. Mais c’est à ce prix que l’on marque ces lieux dans les flux mondiaux. C’est tout autre chose que d’appliquer quelques “recettes”...