Les sites voisins

L’Appel à idées, cet hybride ambigu

Ce texte a été écrit en 2004, en préparation à une rencontre entre les différents membres de la Plate-forme Flagey et ce en vue d’élaborer une réflexion collective sur la production de nos propres savoirs en tant que Plate-forme Flagey. Il se veut critique et provoquant. Sa destinée est de faire réagir les protagonistes. Le texte issu des discussions sera publié dans ’L’architecture comme medium de la participation’ qui a paru dans les cahiers de la Cambre # 3. L’auteur de l’"L’Appel à idées, cet hybride ambigu" est Dominique Nalpas.

Ce texte a pour objectif de créer une amorce pour une discussion entre nous, membres de la Plate-forme. La transcription de cette réflexion commune serait l’un des articles à placer dans le numéro « Des cahiers de la Cambre » spécial participation. L’idée d’un tel article part de l’hypothèse que nous sommes à même de créer notre propre savoir sur ce que nous avons fait avec l’Appel à idées et de connaître les limites ou perspectives que cet exercice a supposé ou continue de supposer.

« L’Appel à idées : objet hybride ambigu » est un titre à la connotation un peu provocatrice, d’accord. Mais avouez que ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose... pour une amorce. Ce texte est donc parfaitement imparfait... Sinon, il n’y aurait plus rien à dire. Mais en aucun cas sa dimension critique ne reflète un regret de la chose passée : l’aventure que nous avons menée fut et reste parfaitement riche. Personnellement, je trouve que nous avons très bien travaillé ensemble, c’est-à-dire, citoyennement. Personne parmi nous ne regrette ce que communément nous avons créé.

Pour autant, dès lors que nous avons l’opportunité - la chance devrait-on dire - de pouvoir communiquer notre réflexion dans une revue de qualité qui sera lue au-delà des frontières de notre place et qui peut avoir une influence sur le monde de l’architecture et les décideurs, nous avons un devoir de lucidité. Ce texte est une hypothèse. A réfuter ou non. Cette dernière ne doit pas être suivie pied à pied, comme si c’était à prendre ou à laisser. Que cela irrite ou que l’on adhère, là n’est pas l’important. Ce qui est important, c’est la parole que le texte suscite. C’est pourquoi le texte est également parsemé de questions qui nous sont destinées. Celles-ci en appelleront d’autres, mais il faudra aussi parfois trouver des réponses. Parmi ces questions, certains retrouveront les leurs.

Enfin, ce texte est long, mais il ne devrait pas être rébarbatif, je l’espère du moins. J’ai voulu aussi remettre les choses en mémoire.

* * *

Hybride donc. C’est un beau mot. Comme métisse, qui mélange les couleurs. Hybride est un mot positif peut-être tout simplement parce qu’il ressemble à la vie.

Et c’est sans doute parce que l’Appel à idées est un objet hybride qu’il a été choisi. Il semble pouvoir cristalliser en lui les notions aussi différentes que celles de concours d’architecture et de participation citoyenne. Choses qui devraient se retrouver beaucoup plus souvent quand il s’agit d’aménagement d’espace public. Deux idées forces car « culturelles » et signifiantes tout autant pour le monde des architectes, pour la citoyenneté que pour une « bonne gouvernance ».

Cette idée, dans ces débuts nous ne lui donnions pas le devoir de tout réussir. En fait, personne ne croyait qu’elle pourrait modifier véritablement l’issue des choix que la Région avait opéré pour la place Flagey. Tout au plus, pensions-nous que cette initiative aurait une fonction éducative. A cet égard, nous avions nourri l’espoir que l’Appel aurait une influence sur les résultats de la Commission de concertation et qu’il appellerait de futurs développements en Région bruxelloise.

On découvrira d’ailleurs par la suite qu’il aura fièrement répondu à la double attente que l’on avait à son égard. D’une part, il aura réellement joué un rôle éducatif et permis de préparer le public à se confronter à la Commission de concertation. Le projet de la Région sera refusé. Mais d’autre part, il est clair que la Région - politiques et administration confondus - aura été largement bousculée dans ses pratiques. L’Appel n’aura-t-il pas été un révélateur des dysfonctionnements et des manques de la Région ? L’Appel à idées jouit d’un capital d’estime. Il commence à faire des petits, mais surtout il a permis de constituer une sorte de patrimoine qui devrait pouvoir faire l’objet d’un colloque au moins.

Mais il a fait mieux. Les médias vont tourner autour de cet intrus dans l’espace public. Et quand les médias sont là, les politiques ne sont pas loin. Lors de la remise des prix de l’Appel, les politiques font les plus belles promesses et se confondent en excuses. L’impression, dès lors, est qu’on peut commencer à croire que l’Appel peut avoir une portée réelle pour la place Flagey et au-delà.

Une première conséquence fut que les politiques viendront visiter l’expo. Et si le monde de l’architecture a pu sembler exulter - « On parle d’X-po partout dans la ville, s’exclamait joyeusement l’architecte » -, le citoyen faisait moins bonne figure en voyant petit à petit se former un axe entre l’expert et le politique. Car le soir même de l’inauguration d’X-po des critiques étaient apparues. « Par ses codes et normes, l’Appel à idées n’est au fond pas si participatif ». Il était évident que de nombreux habitants n’avaient pas accès au langage de cet Appel à idées. Ils s’exprimeront essentiellement en votant pour leurs projets préférés... Ce mode électif serait-il choisi en guise de participation ?

Si on peut admettre que l’Appel à idées n’était pas un vrai processus participatif, il n’était pas non plus un vrai concours d’architecture. Il n’était pas conçu comme tel. Il ne pouvait, pour des raisons éthiques et techniques, faire porter les lauréats de l’Appel à idées comme auteurs de projet. Ce n’eut pas été correct de le faire. Le paradoxe est que cela ne lui a pas empêché d’atteindre les objectifs assignés.

Mais surtout, l’on découvrira que les nouvelles promesses que l’Appel à idées augurait étaient liées au fait qu’il possédait une vertu politique intrinsèque (pas dans le sens médiatique cette fois), mais qu’il cachait bien jusque là.

C’est en se concentrant sur le travail du Jury que l’on découvrira ce qu’il porte en lui. Si l’on considère que la composition du Jury se rapproche d’une représentativité des divers tendances ou groupes d’intérêts qui vivent autour de la place et si l’on considère que les débats qu’il a mené se fondent sur une véritable volonté de dialoguer sur la base d’une procédure rigoureuse, alors, il devient comme un « ascenseur de questions et réflexions collectives » pouvant porter jusqu’auprès des décideurs ou vers l’espace public, non pas le projet d’un lauréat spécifique, mais... un début de définition de la place.

La définition de la place ? Oui, ce que doit représenter la place. C’est-à-dire, le projet qu’on veut pour ce bout de ville. Quelque chose de signifiant qui possède du sens. Avec cela, l’auteur de projet, l’urbaniste ou l’architecte, peut prendre une direction. Il n’est pas seulement soumis à la multiplicité des contraintes techniques - ce qui était le cas de notre couvercle de marmite présenté par la Région. Le projet de la Région était mauvais parce qu’il lui manquait une définition.

L’idée que l’Appel à idées offrait un début de définition de la place était forte et non prévue au départ. Cette découverte ne fut-elle pas un tournant pour nous tous ?

Ce faisant, notre bel hybride ne prenait-il pas quelques allures d’ambiguïté ? Dans le même temps qu’il démasquait, il voilait. Un peu comme chaque projet qui nous a été remis lors de l’Appel à idées d’ailleurs. Chacun d’eux apportait une réponse (dévoiler), sous forme d’un plan, d’une image, d’une maquette, à une question qui était sous-jacente (voilée) qu’il fallait redécouvrir par le travail de la parole, des mots, du débat. Le risque était de faire la confusion entre le signifiant et le signifié. La chose vue et la chose dite.

Ainsi donc, ce que nous recherchions vraiment, n’était-ce pas la définition de la place ? Car si on analyse bien cela, la seule chose qui relie fortement la notion de participation à celle de concours d’architecture, n’est-ce pas la définition de la place, justement ? Il n’y a pas de concours d’architecture possible sans qu’il y ait au préalable un travail de définition du lieu en jeu (si j’ai bien compris). Par ailleurs, le seul moment réel d’une participation des habitants à leur environnement ne serait-il pas lors du travail de définition, justement ? La notion de définition apparaît donc comme étant la notion clé de tout le système. Et non pas... l’Appel à idées. L’Appel à idées est un moyen, génial (et qui a été fort bien réalisé ici) même s’il est partiel, mais un moyen.

Mais sitôt remarquée l’ambiguïté de l’hybride, voilà que ce sont les conditions d’apparition de ce type de concept qui apparaissent moins claires. Certes, on pourrait refaire l’histoire précise de l’arrivée de l’idée - sans doute devons nous le faire, ce serait absolument important. Cependant mon propos est plutôt d’attirer l’attention aussi sur le contexte culturel qui nous y amène.

Que diable, pourquoi faudrait-il que la définition d’un lieu - le projet que l’on affecte à ce lieu - n’existât qu’au moment précis où il est demandé à l’architecte de travailler sur ce lieu, de le réaménager ou de le réinventer ? Le projet que l’on donne à un bout de ville est fondamentalement politique. Si la définition du lieu doit guider ce moment particulier du réaménagement matériel (et donc hyper important car structurant) de l’espace public physique, il doit aussi guider plus durablement tout investissement immatériel du lieu, au-delà de cette requalification matérielle.

In fine, ce qui apparaîtrait, ne serait-ce pas que le choix de l’Appel à idées est le choix proposé par l’ « expert architecte » (ceci dit sans aucune péjoration) qui propose une technique particulière dans un contexte particulier pour faire « remonter » la question de la définition vers le politique de manière qualitative ? Mais la citoyenneté participative s’y retrouve-t-elle complètement (question qui pourrait être attestée par les tensions qui ont eu également cours au sein de la plate-forme) ? Pour le dire autrement, si nous avions posé la question a priori de la définition du lieu, les choses se seraient-elles construites de cette manière ? Comment travailler à une définition à partir de l’implication des gens (Myriam) ?

Car le travail du citoyen ne doit-il pas encore s’accomplir autour de la parole ? Et n’est-il pas à faire d’ailleurs au-delà du réaménagement physique de la place ? N’est-il pas à faire dans une perspective de culture démocratique ? Et l’Appel à idées ne doit-il pas s’inscrire d’emblée dans une perspective qui le dépasse en terme de participation ? N’avons-nous pas vécu un décalage ou les activités de la plate-forme centrées sur l’Appel à idées ont en partie occulté les autres activités (exemple mobilité) (Anne) ?

Nous ne serions qu’au milieu du gué de ce qui nous sépare vraiment de la modernité. Allons, encore un petit effort !, aurait-on envie de dire. Ce qui est posé dès lors comme question, c’est dans quelle mesure l’Appel à idées et ses résultats peut-il être utilisé pour mener ce travail de définition participatif ? Ce doit être possible et revient à se demander comment passer de l’exercice d’artiste ou du spécialiste à une proposition compréhensible pour les habitants (Jean). Inversement cela suppose que l’on se demande ce que l’expert, par son regard spécifique apporte à l’habitant (Sarah) ?

Alors donc bouteille à moitié pleine ou à moitié vide ? C’est selon la façon dont on regarde bien sûr. Par rapport à nos objectifs de départ, l’Appel à idées fut une pleine réussite. Par rapport au potentiel qu’a représenté l’Appel à idées et la manière dont les portes politiques se sont refermées, on a de quoi être insatisfait. Mais il n’y a pas lieu de se flagey-ller, puisque justement nous n’avions pas espérer cela et que les déterminants nous dépassent (Miguel).

Il reste que nous possédons un patrimoine qui nous permet de passer de l’exercice amateur, militant et transgresseur que nous venons de réaliser à quelque chose à institutionnaliser. Il faut mener une réflexion sur ce passage (Christophe). Les temps semblent meilleur (grâce aux élections) pour opérer ce passage. Le colloque régional est en ligne de mire, et c’est central. Mais nous, nous avons une obligation : restituer le sens de notre action par un travail de réflexion sur ce que nous avons fait. C’est à-dire produire ce savoir sur nous-même et notre action, sur notre cheminement. Et c’est maintenant que cela s’accomplit et cela suppose aussi que chacun des partenaires de la plate-forme fasse le bilan de ces exigences et comment ses positions ont évolué (Jean-Didier).

L’Appel à idées est comme un hybride ambigu

Ce texte a pour objectif de créer une amorce pour une discussion entre nous, membres de la Plate-forme. La transcription de cette réflexion commune serait l’un des articles à placer dans le numéro « Des cahiers de la Cambre » spécial participation. L’idée d’un tel article part de l’hypothèse que nous sommes à même de créer notre propre savoir sur ce que nous avons fait avec l’Appel à idées et de connaître les limites ou perspectives que cet exercice a supposé ou continue de supposer.

« L’Appel à idées : objet hybride ambigu » est un titre à la connotation un peu provocatrice, d’accord. Mais avouez que ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose... pour une amorce. Ce texte est donc parfaitement imparfait... Sinon, il n’y aurait plus rien à dire. Mais en aucun cas sa dimension critique ne reflète un regret de la chose passée : l’aventure que nous avons menée fut et reste parfaitement riche. Personnellement, je trouve que nous avons très bien travaillé ensemble, c’est-à-dire, citoyennement. Personne parmi nous ne regrette ce que communément nous avons créé.

Pour autant, dès lors que nous avons l’opportunité - la chance devrait-on dire - de pouvoir communiquer notre réflexion dans une revue de qualité qui sera lue au-delà des frontières de notre place et qui peut avoir une influence sur le monde de l’architecture et les décideurs, nous avons un devoir de lucidité. Ce texte est une hypothèse. A réfuter ou non. Cette dernière ne doit pas être suivie pied à pied, comme si c’était à prendre ou à laisser. Que cela irrite ou que l’on adhère, là n’est pas l’important. Ce qui est important, c’est la parole que le texte suscite. C’est pourquoi le texte est également parsemé de questions qui nous sont destinées. Celles-ci en appelleront d’autres, mais il faudra aussi parfois trouver des réponses. Parmi ces questions, certains retrouveront les leurs.

Enfin, ce texte est long, mais il ne devrait pas être rébarbatif, je l’espère du moins. J’ai voulu aussi remettre les choses en mémoire.

* * *

Hybride donc. C’est un beau mot. Comme métisse, qui mélange les couleurs. Hybride est un mot positif peut-être tout simplement parce qu’il ressemble à la vie.

Et c’est sans doute parce que l’Appel à idées est un objet hybride qu’il a été choisi. Il semble pouvoir cristalliser en lui les notions aussi différentes que celles de concours d’architecture et de participation citoyenne. Choses qui devraient se retrouver beaucoup plus souvent quand il s’agit d’aménagement d’espace public. Deux idées forces car « culturelles » et signifiantes tout autant pour le monde des architectes, pour la citoyenneté que pour une « bonne gouvernance ».

Cette idée, dans ces débuts nous ne lui donnions pas le devoir de tout réussir. En fait, personne ne croyait qu’elle pourrait modifier véritablement l’issue des choix que la Région avait opéré pour la place Flagey. Tout au plus, pensions-nous que cette initiative aurait une fonction éducative. A cet égard, nous avions nourri l’espoir que l’Appel aurait une influence sur les résultats de la Commission de concertation et qu’il appellerait de futurs développements en Région bruxelloise.

On découvrira d’ailleurs par la suite qu’il aura fièrement répondu à la double attente que l’on avait à son égard. D’une part, il aura réellement joué un rôle éducatif et permis de préparer le public à se confronter à la Commission de concertation. Le projet de la Région sera refusé. Mais d’autre part, il est clair que la Région - politiques et administration confondus - aura été largement bousculée dans ses pratiques. L’Appel n’aura-t-il pas été un révélateur des dysfonctionnements et des manques de la Région ? L’Appel à idées jouit d’un capital d’estime. Il commence à faire des petits, mais surtout il a permis de constituer une sorte de patrimoine qui devrait pouvoir faire l’objet d’un colloque au moins.

Mais il a fait mieux. Les médias vont tourner autour de cet intrus dans l’espace public. Et quand les médias sont là, les politiques ne sont pas loin. Lors de la remise des prix de l’Appel, les politiques font les plus belles promesses et se confondent en excuses. L’impression, dès lors, est qu’on peut commencer à croire que l’Appel peut avoir une portée réelle pour la place Flagey et au-delà.

Une première conséquence fut que les politiques viendront visiter l’expo. Et si le monde de l’architecture a pu sembler exulter - « On parle d’X-po partout dans la ville, s’exclamait joyeusement l’architecte » -, le citoyen faisait moins bonne figure en voyant petit à petit se former un axe entre l’expert et le politique. Car le soir même de l’inauguration d’X-po des critiques étaient apparues. « Par ses codes et normes, l’Appel à idées n’est au fond pas si participatif ». Il était évident que de nombreux habitants n’avaient pas accès au langage de cet Appel à idées. Ils s’exprimeront essentiellement en votant pour leurs projets préférés... Ce mode électif serait-il choisi en guise de participation ?

Si on peut admettre que l’Appel à idées n’était pas un vrai processus participatif, il n’était pas non plus un vrai concours d’architecture. Il n’était pas conçu comme tel. Il ne pouvait, pour des raisons éthiques et techniques, faire porter les lauréats de l’Appel à idées comme auteurs de projet. Ce n’eut pas été correct de le faire. Le paradoxe est que cela ne lui a pas empêché d’atteindre les objectifs assignés.

Mais surtout, l’on découvrira que les nouvelles promesses que l’Appel à idées augurait étaient liées au fait qu’il possédait une vertu politique intrinsèque (pas dans le sens médiatique cette fois), mais qu’il cachait bien jusque là.

C’est en se concentrant sur le travail du Jury que l’on découvrira ce qu’il porte en lui. Si l’on considère que la composition du Jury se rapproche d’une représentativité des divers tendances ou groupes d’intérêts qui vivent autour de la place et si l’on considère que les débats qu’il a mené se fondent sur une véritable volonté de dialoguer sur la base d’une procédure rigoureuse, alors, il devient comme un « ascenseur de questions et réflexions collectives » pouvant porter jusqu’auprès des décideurs ou vers l’espace public, non pas le projet d’un lauréat spécifique, mais... un début de définition de la place.

La définition de la place ? Oui, ce que doit représenter la place. C’est-à-dire, le projet qu’on veut pour ce bout de ville. Quelque chose de signifiant qui possède du sens. Avec cela, l’auteur de projet, l’urbaniste ou l’architecte, peut prendre une direction. Il n’est pas seulement soumis à la multiplicité des contraintes techniques - ce qui était le cas de notre couvercle de marmite présenté par la Région. Le projet de la Région était mauvais parce qu’il lui manquait une définition.

L’idée que l’Appel à idées offrait un début de définition de la place était forte et non prévue au départ. Cette découverte ne fut-elle pas un tournant pour nous tous ?

Ce faisant, notre bel hybride ne prenait-il pas quelques allures d’ambiguïté ? Dans le même temps qu’il démasquait, il voilait. Un peu comme chaque projet qui nous a été remis lors de l’Appel à idées d’ailleurs. Chacun d’eux apportait une réponse (dévoiler), sous forme d’un plan, d’une image, d’une maquette, à une question qui était sous-jacente (voilée) qu’il fallait redécouvrir par le travail de la parole, des mots, du débat. Le risque était de faire la confusion entre le signifiant et le signifié. La chose vue et la chose dite.

Ainsi donc, ce que nous recherchions vraiment, n’était-ce pas la définition de la place ? Car si on analyse bien cela, la seule chose qui relie fortement la notion de participation à celle de concours d’architecture, n’est-ce pas la définition de la place, justement ? Il n’y a pas de concours d’architecture possible sans qu’il y ait au préalable un travail de définition du lieu en jeu (si j’ai bien compris). Par ailleurs, le seul moment réel d’une participation des habitants à leur environnement ne serait-il pas lors du travail de définition, justement ? La notion de définition apparaît donc comme étant la notion clé de tout le système. Et non pas... l’Appel à idées. L’Appel à idées est un moyen, génial (et qui a été fort bien réalisé ici) même s’il est partiel, mais un moyen.

Mais sitôt remarquée l’ambiguïté de l’hybride, voilà que ce sont les conditions d’apparition de ce type de concept qui apparaissent moins claires. Certes, on pourrait refaire l’histoire précise de l’arrivée de l’idée - sans doute devons nous le faire, ce serait absolument important. Cependant mon propos est plutôt d’attirer l’attention aussi sur le contexte culturel qui nous y amène.

Que diable, pourquoi faudrait-il que la définition d’un lieu - le projet que l’on affecte à ce lieu - n’existât qu’au moment précis où il est demandé à l’architecte de travailler sur ce lieu, de le réaménager ou de le réinventer ? Le projet que l’on donne à un bout de ville est fondamentalement politique. Si la définition du lieu doit guider ce moment particulier du réaménagement matériel (et donc hyper important car structurant) de l’espace public physique, il doit aussi guider plus durablement tout investissement immatériel du lieu, au-delà de cette requalification matérielle.

In fine, ce qui apparaîtrait, ne serait-ce pas que le choix de l’Appel à idées est le choix proposé par l’ « expert architecte » (ceci dit sans aucune péjoration) qui propose une technique particulière dans un contexte particulier pour faire « remonter » la question de la définition vers le politique de manière qualitative ? Mais la citoyenneté participative s’y retrouve-t-elle complètement (question qui pourrait être attestée par les tensions qui ont eu également cours au sein de la plate-forme) ? Pour le dire autrement, si nous avions posé la question a priori de la définition du lieu, les choses se seraient-elles construites de cette manière ? Comment travailler à une définition à partir de l’implication des gens (Myriam) ?

Car le travail du citoyen ne doit-il pas encore s’accomplir autour de la parole ? Et n’est-il pas à faire d’ailleurs au-delà du réaménagement physique de la place ? N’est-il pas à faire dans une perspective de culture démocratique ? Et l’Appel à idées ne doit-il pas s’inscrire d’emblée dans une perspective qui le dépasse en terme de participation ? N’avons-nous pas vécu un décalage ou les activités de la plate-forme centrées sur l’Appel à idées ont en partie occulté les autres activités (exemple mobilité) (Anne) ?

Nous ne serions qu’au milieu du gué de ce qui nous sépare vraiment de la modernité. Allons, encore un petit effort !, aurait-on envie de dire. Ce qui est posé dès lors comme question, c’est dans quelle mesure l’Appel à idées et ses résultats peut-il être utilisé pour mener ce travail de définition participatif ? Ce doit être possible et revient à se demander comment passer de l’exercice d’artiste ou du spécialiste à une proposition compréhensible pour les habitants (Jean). Inversement cela suppose que l’on se demande ce que l’expert, par son regard spécifique apporte à l’habitant (Sarah) ?

Alors donc bouteille à moitié pleine ou à moitié vide ? C’est selon la façon dont on regarde bien sûr. Par rapport à nos objectifs de départ, l’Appel à idées fut une pleine réussite. Par rapport au potentiel qu’a représenté l’Appel à idées et la manière dont les portes politiques se sont refermées, on a de quoi être insatisfait. Mais il n’y a pas lieu de se flagey-ller, puisque justement nous n’avions pas espérer cela et que les déterminants nous dépassent (Miguel).

Il reste que nous possédons un patrimoine qui nous permet de passer de l’exercice amateur, militant et transgresseur que nous venons de réaliser à quelque chose à institutionnaliser. Il faut mener une réflexion sur ce passage (Christophe). Les temps semblent meilleur (grâce aux élections) pour opérer ce passage. Le colloque régional est en ligne de mire, et c’est central. Mais nous, nous avons une obligation : restituer le sens de notre action par un travail de réflexion sur ce que nous avons fait. C’est à-dire produire ce savoir sur nous-même et notre action, sur notre cheminement. Et c’est maintenant que cela s’accomplit et cela suppose aussi que chacun des partenaires de la plate-forme fasse le bilan de ces exigences et comment ses positions ont évolué (Jean-Didier).

L’Appel à idées est comme un hybride ambigu

Ce texte a pour objectif de créer une amorce pour une discussion entre nous, membres de la Plate-forme. La transcription de cette réflexion commune serait l’un des articles à placer dans le numéro « Des cahiers de la Cambre » spécial participation. L’idée d’un tel article part de l’hypothèse que nous sommes à même de créer notre propre savoir sur ce que nous avons fait avec l’Appel à idées et de connaître les limites ou perspectives que cet exercice a supposé ou continue de supposer.

« L’Appel à idées : objet hybride ambigu » est un titre à la connotation un peu provocatrice, d’accord. Mais avouez que ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose... pour une amorce. Ce texte est donc parfaitement imparfait... Sinon, il n’y aurait plus rien à dire. Mais en aucun cas sa dimension critique ne reflète un regret de la chose passée : l’aventure que nous avons menée fut et reste parfaitement riche. Personnellement, je trouve que nous avons très bien travaillé ensemble, c’est-à-dire, citoyennement. Personne parmi nous ne regrette ce que communément nous avons créé.

Pour autant, dès lors que nous avons l’opportunité - la chance devrait-on dire - de pouvoir communiquer notre réflexion dans une revue de qualité qui sera lue au-delà des frontières de notre place et qui peut avoir une influence sur le monde de l’architecture et les décideurs, nous avons un devoir de lucidité. Ce texte est une hypothèse. A réfuter ou non. Cette dernière ne doit pas être suivie pied à pied, comme si c’était à prendre ou à laisser. Que cela irrite ou que l’on adhère, là n’est pas l’important. Ce qui est important, c’est la parole que le texte suscite. C’est pourquoi le texte est également parsemé de questions qui nous sont destinées. Celles-ci en appelleront d’autres, mais il faudra aussi parfois trouver des réponses. Parmi ces questions, certains retrouveront les leurs.

Enfin, ce texte est long, mais il ne devrait pas être rébarbatif, je l’espère du moins. J’ai voulu aussi remettre les choses en mémoire.

* * *

Hybride donc. C’est un beau mot. Comme métisse, qui mélange les couleurs. Hybride est un mot positif peut-être tout simplement parce qu’il ressemble à la vie.

Et c’est sans doute parce que l’Appel à idées est un objet hybride qu’il a été choisi. Il semble pouvoir cristalliser en lui les notions aussi différentes que celles de concours d’architecture et de participation citoyenne. Choses qui devraient se retrouver beaucoup plus souvent quand il s’agit d’aménagement d’espace public. Deux idées forces car « culturelles » et signifiantes tout autant pour le monde des architectes, pour la citoyenneté que pour une « bonne gouvernance ».

Cette idée, dans ces débuts nous ne lui donnions pas le devoir de tout réussir. En fait, personne ne croyait qu’elle pourrait modifier véritablement l’issue des choix que la Région avait opéré pour la place Flagey. Tout au plus, pensions-nous que cette initiative aurait une fonction éducative. A cet égard, nous avions nourri l’espoir que l’Appel aurait une influence sur les résultats de la Commission de concertation et qu’il appellerait de futurs développements en Région bruxelloise.

On découvrira d’ailleurs par la suite qu’il aura fièrement répondu à la double attente que l’on avait à son égard. D’une part, il aura réellement joué un rôle éducatif et permis de préparer le public à se confronter à la Commission de concertation. Le projet de la Région sera refusé. Mais d’autre part, il est clair que la Région - politiques et administration confondus - aura été largement bousculée dans ses pratiques. L’Appel n’aura-t-il pas été un révélateur des dysfonctionnements et des manques de la Région ? L’Appel à idées jouit d’un capital d’estime. Il commence à faire des petits, mais surtout il a permis de constituer une sorte de patrimoine qui devrait pouvoir faire l’objetd’un colloque au moins.

Maisila fait mieux. Les médias vont tourner autour de cet intrus dans l’espace public. Et quand les médias sont là, les politiques ne sont pas loin. Lors de la remise des prix de l’Appel, les politiques font les plus belles promesses et se confondent en excuses. L’impression, dès lors, est qu’on peut commencer à croire que l’Appel peut avoir une portée réelle pour la place Flagey et au-delà.

Une première conséquence fut que les politiques viendront visiter l’expo. Et si le monde de l’architecture a pu sembler exulter - « On parle d’X-po partout dans la ville, s’exclamait joyeusement l’architecte » -, le citoyen faisait moins bonne figure en voyant petit à petit se former un axe entre l’expert et le politique. Car le soir même de l’inauguration d’X-po des critiques étaient apparues. « Par ses codes et normes, l’Appel à idées n’est au fond pas si participatif ». Il était évident que de nombreux habitants n’avaient pas accès au langage de cet Appel à idées. Ils s’exprimeront essentiellement en votant pour leurs projets préférés... Ce mode électif serait-il choisi en guise de participation ?

Si on peut admettre que l’Appel à idées n’était pas un vrai processus participatif, il n’était pas non plus un vrai concours d’architecture. Il n’était pas conçu comme tel. Il ne pouvait, pour des raisons éthiques et techniques, faire porter les lauréats de l’Appel à idées comme auteurs de projet. Ce n’eut pas été correct de le faire. Le paradoxe est que cela ne lui a pas empêché d’atteindre les objectifs assignés.

Mais surtout, l’on découvrira que les nouvelles promesses que l’Appel à idées augurait étaient liées au fait qu’il possédait une vertu politique intrinsèque (pas dans le sens médiatique cette fois), mais qu’il cachait bien jusque là.

C’est en se concentrant sur le travail du Jury que l’on découvrira ce qu’il porte en lui. Si l’on considère que la composition du Jury se rapproche d’une représentativité des divers tendances ou groupes d’intérêts qui vivent autour de la place et si l’on considère que les débats qu’il a mené se fondent sur une véritable volonté de dialoguer sur la base d’une procédure rigoureuse, alors, il devient comme un « ascenseur de questions et réflexions collectives » pouvant porter jusqu’auprès des décideurs ou vers l’espace public, non pas le projet d’un lauréat spécifique, mais... un début de définition de la place.

La définition de la place ? Oui, ce que doit représenter la place. C’est-à-dire, le projet qu’on veut pour ce bout de ville. Quelque chose de signifiant qui possède du sens. Avec cela, l’auteur de projet, l’urbaniste ou l’architecte, peut prendre une direction. Il n’est pas seulement soumis à la multiplicité des contraintes techniques - ce qui était le cas de notre couvercle de marmite présenté par la Région. Le projet de la Région était mauvais parce qu’il lui manquait une définition.

L’idée que l’Appel à idées offrait un début de définition de la place était forte et non prévue au départ. Cette découverte ne fut-elle pas un tournant pour nous tous ?

Ce faisant, notre bel hybride ne prenait-il pas quelques allures d’ambiguïté ? Dans le même temps qu’il démasquait, il voilait. Un peu comme chaque projet qui nous a été remis lors de l’Appel à idées d’ailleurs. Chacun d’eux apportait une réponse (dévoiler), sous forme d’un plan, d’une image, d’une maquette, à une question qui était sous-jacente (voilée) qu’il fallait redécouvrir par le travail de la parole, des mots, du débat. Le risque était de faire la confusion entre le signifiant et le signifié. La chose vue et la chose dite.

Ainsi donc, ce que nous recherchions vraiment, n’était-ce pas la définition de la place ? Car si on analyse bien cela, la seule chose qui relie fortement la notion de participation à celle de concours d’architecture, n’est-ce pas la définition de la place, justement ? Il n’y a pas de concours d’architecture possible sans qu’il y ait au préalable un travail de définition du lieu en jeu (si j’ai bien compris). Par ailleurs, le seul moment réel d’une participation des habitants à leur environnement ne serait-il pas lors du travail de définition, justement ? La notion de définition apparaît donc comme étant la notion clé de tout le système. Et non pas... l’Appel à idées. L’Appel à idées est un moyen, génial (et qui a été fort bien réalisé ici) même s’il est partiel, mais un moyen.

Mais sitôt remarquée l’ambiguïté de l’hybride, voilà que ce sont les conditions d’apparition de ce type de concept qui apparaissent moins claires. Certes, on pourrait refaire l’histoire précise de l’arrivée de l’idée - sans doute devons nous le faire, ce serait absolument important. Cependant mon propos est plutôt d’attirer l’attention aussi sur le contexte culturel qui nous y amène.

Que diable, pourquoi faudrait-il que la définition d’un lieu - le projet que l’on affecte à ce lieu - n’existât qu’au moment précis où il est demandé à l’architecte de travailler sur ce lieu, de le réaménager ou de le réinventer ? Le projet que l’on donne à un bout de ville est fondamentalement politique. Si la définition du lieu doit guider ce moment particulier du réaménagement matériel (et donc hyper important car structurant) de l’espace public physique, il doit aussi guider plus durablement tout investissement immatériel du lieu, au-delà de cette requalification matérielle.

In fine, ce qui apparaîtrait, ne serait-ce pas que le choix de l’Appel à idées est le choix proposé par l’ « expert architecte » (ceci dit sans aucune péjoration) qui propose une technique particulière dans un contexte particulier pour faire « remonter » la question de la définition vers le politique de manière qualitative ? Mais la citoyenneté participative s’y retrouve-t-elle complètement (question qui pourrait être attestée par les tensions qui ont eu également cours au sein de la plate-forme) ? Pour le dire autrement, si nous avions posé la question a priori de la définition du lieu, les choses se seraient-elles construites de cette manière ? Comment travailler à une définition à partir de l’implication des gens (Myriam) ?

Car le travail du citoyen ne doit-il pas encore s’accomplir autour de la parole ? Et n’est-il pas à faire d’ailleurs au-delà du réaménagement physique de la place ? N’est-il pas à faire dans une perspective de culture démocratique ? Et l’Appel à idées ne doit-il pas s’inscrire d’emblée dans une perspective qui le dépasse en terme de participation ? N’avons-nous pas vécu un décalage ou les activités de la plate-forme centrées sur l’Appel à idées ont en partie occulté les autres activités (exemple mobilité) (Anne) ?

Nous ne serions qu’au milieu du gué de ce qui nous sépare vraiment de la modernité. Allons, encore un petit effort !, aurait-on envie de dire. Ce qui est posé dès lors comme question, c’est dans quelle mesure l’Appel à idées et ses résultats peut-il être utilisé pour mener ce travail de définition participatif ? Ce doit être possible et revient à se demander comment passer de l’exercice d’artiste ou du spécialiste à une proposition compréhensible pour les habitants (Jean). Inversement cela suppose que l’on se demande ce que l’expert, par son regard spécifique apporte à l’habitant (Sarah) ?

Alors donc bouteille à moitié pleine ou à moitié vide ? C’est selon la façon dont on regarde bien sûr. Par rapport à nos objectifs de départ, l’Appel à idées fut une pleine réussite. Par rapport au potentiel qu’a représenté l’Appel à idées et la manière dont les portes politiques se sont refermées, on a de quoi être insatisfait. Mais il n’y a pas lieu de se flagey-ller, puisque justement nous n’avions pas espérer cela et que les déterminants nous dépassent (Miguel).

Il reste que nous possédons un patrimoine qui nous permet de passer de l’exercice amateur, militant et transgresseur que nous venons de réaliser à quelque chose à institutionnaliser. Il faut mener une réflexion sur ce passage (Christophe). Les temps semblent meilleur (grâce aux élections) pour opérer ce passage. Le colloque régional est en ligne de mire, et c’est central. Mais nous, nous avons une obligation : restituer le sens de notre action par un travail de réflexion sur ce que nous avons fait. C’est à-dire produire ce savoir sur nous-même et notre action, sur notre cheminement. Et c’est maintenant que cela s’accomplit et cela suppose aussi que chacun des partenaires de la plate-forme fasse le bilan de ces exigences et comment ses positions ont évolué (Jean-Didier).

Portfolio