Les sites voisins

Ils appellent cela de la "fidélité sans fil"

Quelque chose en commun qui fait rêver. Article paru dans la revue Vu d'ici de la Communauté française de Belgique 0h0 −> 0h0

Imaginez une ville où ses habitants seraient électroniquement reliés grâce à un réseau sans fil, libre d’accès, sans obligation de contrôle et de gestion par un organe centralisateur, sans exclusion, sans frais d’usage ni abonnement... Comme une utopie, un non-lieu qui aurait lieu ?

© Michel Vanden Eeckhoudt/Vu Du haut du toit de cette maison on voit clairement le « nœud » de l’avenue Louise ou l’hôtel Tagawa. Le regard couvre parfaitement la vallée du Maelbeek. Et l’on imagine de toits en toits, de fenêtres en fenêtres, le ricochet des ondes qui relient les gens et la ville. Un chemin virtuel qui va de Louise à Neder-Over-Hembeek s’élabore de portée de regard en portée de regard. Car dans cette affaire, il y a le regard, ce qui chez un homme est décisif, comme le dirait René Malaurie, le créateur de la collection Terre humaine.

Il s’agit de tisser, de tricoter et de crocheter une toile électronique

Chaque mur est alors un obstacle qui nécessite un contournement. Une vallée ou une rue deviennent couloirs, une colline ou une tour, un sommet à conquérir. Une stratégie ou une tactique de progression s’élabore : il s’agit de tisser, de tricoter et de crocheter une toile électronique. Mais ce réseau-ci est un wi-fi, c’est-à-dire que les liens entre les partenaires s’établissent par le biais de l’émission et de la réception d’ondes électromagnétiques dont la contrainte technologique spécifique est que les émetteurs/récepteurs doivent « se voir ».

Chacun des ordinateurs personnels lié à un tel émetteur/récepteur connecté devient un élément, un maillon du routage de l’information. Chacun - et c’est là la nouveauté - est un "noeud" du réseau en gestation. Si les nœuds sont trop éloignés les uns des autres et ne se « voient pas », il n’y a pas de lien. C’est pourquoi il faut imaginer ces stratégies d’extension « à portée de regard » et sa conséquence nécessaire : à portée de rencontre.

Imaginez donc une ville où les habitants peuvent communiquer grâce à un réseau libre d’accès, sans que le contrôle et la gestion de ce dit réseau ne passe par un organe centralisateur, sans restriction géographique ni zone d’exclusion, sans frais d’usage (mis à part l’électricité), sans abonnement. Cette mise en commun vous a comme un petit air de révolution douce sans pourtant qu’il n’y ait d’air de « déjà vu ».

Qui occupera le centre ?

Depuis Marx, on sait que l’appareil de production, l’outil, n’est pas neutre, qu’il est déterminant dans les rapports de production et in fine dans les rapports sociaux. Les médias n’échappent pas à cette règle. Dès lors que l’outil médiatique nécessite l’action d’un opérateur centralisé, va se poser la question de la propriété de cet outil. Cela revient à poser la question de qui s’arrogera le droit d’occuper le centre. L’Etat ? Le capital ? Vieille question, s’il en est. Quoi qu’il en soit, posséder les canaux de communication c’est déjà posséder et contrôler la communication.

Lorsque par exemple vous vous connectez à l’ADSL, vous ne savez pas que vous êtes placés en situation d’inégalité. C’est purement technique : le débit de l’information est beaucoup plus rapide à l’entrée qu’à la sortie. Dès lors, vous êtes plus conviés à faire entrer l’information qu’à la faire sortir, en d’autres termes, à la consommer, qu’à la produire. A contrario, le réseau wi-fi citoyen est parfaitement symétrique. L’égalité est totale entre chaque nœud du réseau.

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© Michel Vanden Eeckhoudt/Vu

Il est aisé de comprendre que ce réseau sans fil possède quelque chose qui pourrait proprement renouveler les manières de produire et de concevoir les richesses. La production et la consommation sont parfaitement intégrés l’un à l’autre. Il n’y a pas plus besoin de marché médiateur que d’Etat redistributeur. Les conséquences en sont vertigineuses. Il y va fondamentalement d’une réappropriation citoyenne des outils de production de savoir.

RéseauCitoyen, c’est pas qu’une bande de bidouilleurs

Ce n’est pas tout, le réseau wi-fi est un phénomène propre à réconcilier les traditions sociologiques de Weber et Durkheim. Qui de l’acteur individuel ou du collectif fabrique le social ? En effet, avec le wi-fi citoyen, c’est la somme de comportements individuels, libres et autonomes, mais liés au choix délibéré d’exclusions techniques qui impliqueraient une différenciation de fonction ou le contrôle d’un routeur sur un autre, qui forme une action collective cohérente, prenant une direction, décidant et faisant des choix opérationnels. Voilà bien un rêve libertaire.

Si Marx a été appelé à la rescousse tout à l’heure, il se voit contredit maintenant. L’infrastructure, les conditions matérielles ou les outils de production, ne déterminent pas complètement la réalité et - surtout - la manière dont on doit voir cette réalité, la superstructure. Dans l’expérience qui s’offre à notre connaissance ici, la chose s’inverse. L’infrastructure est tout autant déterminée par la superstructure. L’ensemble du projet ne peut être que mû par des principes (simples) et une éthique qui conditionne le choix technique. C’est consubstantiel : technique et éthique font un tout.

RéseauCitoyen n’est pas qu’une bande de bidouilleurs ou de bricoleurs seulement fous de technique et d’informatique. Non, il y a dans leurs regards qui scrutent les toits et les fenêtres de la ville, la vision lointaine et enchantée de relier les hommes et les femmes qui habitent sous les toits et derrière les fenêtres de toutes les villes. Il y a comme la formulation d’un rêve à partager, car il y a de la poésie dans cette technique. Il y a, sans doute, l’urgence à rendre compétitif ce qui est coopératif.

Je n’ai pas besoin de tout ce fourbi pour communiquer avec mon voisin

Mais il y a aussi comme un parfum d’exploration. Tel des pionniers, les plus motivés de ces partenaires poussent l’aventure sur des territoires que l’on croit de connaissance. Bruxelles est un lieu privilégié de cette expérience qui passera par l’intimité des quartiers, par les maisons et les mouvements sociaux. C’est sur les petits territoires que la fracture numérique s’observe et le réseau wi-fi se fait fort de ravauder les accrocs du Web. Saint-Josse, Ixelles et Schaerbeek voient ainsi aujourd’hui émerger ces réseaux de quartiers. Cette conquête-ci n’explore pas seulement de nouveaux territoires ou de nouvelles techniques, elle explore leur combinaison tout en plaçant l’humain au cœur de cet enchevêtrement. Elle est peut-être dans la lignée des grandes conquêtes sociales.

Il n’est pas impossible pourtant qu’un consommateur malin, et donc rationnel, recherchant son avantage en comparant ce qui s’offre dise : « Mais tout cela reste encore bien cher et puis c’est compliqué, et je n’ai pas besoin de tout ce fourbi pour communiquer avec mes voisins, même ceux qui sont un peu plus loin. Je n’ai qu’à utiliser l’Internet, ou mieux, aller au café ».

Il faudra alors se rappeler qu’autrefois, les merveilleux fous volant sur leurs drôles de machines, ces bidouilleurs et bricoleurs, avaient aussi été raillés par ceux qui, plein de bon sens, les observaient : « Mais à quoi sert donc d’aller au bout de ce champ en tentant de monter dans les airs, disaient-ils, nous aurons aussi vite fait d’y aller à vélo (par exemple) » Sottise, la grande différence apportée par la débauche d’énergie n’était pas d’aller de là à là, mais d’arracher à la pesanteur des choses un principe, celui de voler.

Leur traversée de la Manche, c’est de passer le canal

© Michel Vanden Eeckhoudt/Vu Les Wifistes fous avec leurs drôles de machines en sont encore à l’ère pré-Blériot. Leur traversée de la Manche ce sera de relier avec le plus de densité possible les voisins et peut-être de passer au-delà du canal à Molenbeek. Cette aventure obligatoirement militante qui comporte sa part de risque et de plaisir ludique (se) passe près de chez nous. Bruxelles, Communauté française (et flamande), Belgique. Mais là où cela pourrait prendre sa véritable extension, c’est en Afrique. Imaginez chaque machine reliée à un capteur solaire. Se réinvente alors le Bombolong, ce tronc d’arbre qui permettait par le son produit lorsqu’il est frappé de communiquer à portée sonore, de villages en villages.

Surtout, de tout cela n’en faisons point trop de bruit car il se pourrait que venant à des oreilles moins bien intentionnées, la chose ne plaise pas trop. Ce qui est mis en commun aujourd’hui n’a pas toujours bonne presse. Certains auraient vite fait de vous rajouter trois petites lettres à la fin de « commun » et vous feraient bien une petite chasse aux sorcières. Il suffit de quelques règlements - sur les ondes ici - pour rendre tout cela impossible. Les défenseurs des logiciels libre, des médicaments génériques ou ceux qui refusent le brevetage du vivant en savent quelque chose. Mais au fond, tout cela ne serait-il pas plutôt affaire d’entendement ?

Dominique Nalpas et Ivan Markoff pour Parcours citoyen Ixelles et RéseauCitoyen