Friche-Be est un des projets lauréats du Prix Paul Duvigneaud pour la nature en ville. Voici une vue panoramique... en images (sur le site d’Arboressence, photos Serge Bonnet) et en mots... lire ci-dessous. Texte de Parcours citoyen Ixelles
La ville est cadastrée. Peu d’espaces en ville sont laissés au vide, au non sens, à l’incertain créatif ou à l’évolution propre. En ville, il faut de la densité fonctionnelle et ’signifiante’. Des maisons pour loger, des immeubles pour travailler, des routes pour circuler, beaucoup, beaucoup, de publicité pour vendre ou pour faire acheter. Sinon, une église pour croire, une place publique pour dire, un bassin d’orage pour maîtriser, etc. Mais pas d’herbes folles pour rêver.
Car dans tout cela, que deviennent la nature et le sauvage ? Ville et sauvage sont comme des termes inconciliables, ennemis. En ville, les espaces verts sont des espaces construits, aménagés, structurés. En ville, la nature se fait parc calibré, contingenté, bordé. En ville, même l’eau est une ennemie qu’il faut maîtriser. Où sont les eaux amies et les méridiennes bleues ? La modeste brindille, en ville, est déjà de trop. ‘Cachez donc cette nature que je ne saurais voir !’ Tel le regard pudibond face au naturel trop sain qui se dévoile. L’herbe folle est le loubard, ou le sans-papiers - c’est selon les actualités -, du pavé. C’est la racaille de la rocaille. En ville, ’la nature est admise comme une exception’.
Promeneurs citadins, prenons les chemins de traverses et renouons avec l’incontrôlable, la diversité, la porosité. Oui, rendons la ville moins imperméable. La ’ville poreuse’ se laisse traverser jusque dans ses moindres recoins par les flux de la vie. Tout le contraire de la ville peureuse qui refoule les germes du nouveau et formate les jeunes pousses. Cette porosité, c’est peut-être du côté des friches que nous allons la trouver. Si nous allions voir de ce côté là ?
A Bruxelles nous en avons des friches, de vraies belles friches, et comment ! Il fut un temps où Bruxelles brussellait, mais depuis longtemps Bruxelles bruxellise. La friche est produit de la spéculation. Mais elle est là. Espace de non pensée et effet du libéralisme urbain, elle est interstice, faille dans le système, possible respiration, probable grain de porosité dans le bitume hermétique. La friche est à la ville ce que le joint est aux pavés. La friche est incertitude et potentiel. Elle sera fonction de la conscience que nous aurons d’elle.
Rejetons la friche dans l’impensé, et comme la mauvaise herbe, elle signifiera désordre. Pire, on verra dans la friche le camp retranché de l’herbe libérée de ses contraintes. Naguère muse du poète, l’herbe sauvage non maîtrisée, là, se transforme en plante envahissante nous faisant renouer avec les vieilles peurs ataviques. On imagine la plante armée jusqu’aux dents, véritable Gengis Khan du végétal montant à l’assaut des murs de nos cités, fissurant les soubassements de nos constructions mentales et se faufillant dans les infractuosités de nos contradictions. Laissée à elle-même dans le contexte urbain, la friche devient chancre et repoussoir labellisé « zone d’insécurité » où jonchent et s’amoncellent les déchets et les rebuts de l’hyper-consommation.
Pourtant, la friche peut offrir des espaces d’émergence et de création, d’ouverture à d’infinis possibles. Friches, terrains vagues, no man’s land - même combat ! - sont autant de créations naturelles et d’évolution en pleine poussée. L’herbe folle est décrite alors comme pionnière, ouvrant la voie à la diversité du vivant, s’enracinant dans la terre enfin laissée libre. Cette déchirure dans la surface bétonnée crée soudain un passage entre le sous-sol oublié de nos cités et le cosmos nié, juste un petit trait d’union entre géographie et poétique.
La friche sort des friches de la pensée. Le pavé manquant dans le trottoir, cet impensé, n’est pas la solution... on s’y tord le pied. Mais laisser l’herbe folle s’épanouir entre les pavés, pourquoi pas ? Et laisser l’eau enfin suivre son cours et s’immiscer par capillarité. Le bouton d’or ou le pissenlit, ces autres pionniers, y viendront aussi. Cette incertitude voulue est une histoire de chaos maîtrisé. C’est une histoire de gens aussi, une histoire de société et de construction sociale. La manière dont nous traitons la nature en ville parle aussi de ‘nous’, les humains. « La ’nature’ est un ’ailleurs’ aseptisé dont le citoyen doit comprendre la valeur » dit le jardinier, car à force de lutter contre les plantes sauvages, c’est contre la diversité de la vie que l’on lutte aussi.
Promeneurs urbains, poursuivons sans crainte notre quête de ville poreuse et faisons ce détour par là où la friche se rêve en petite parcelle du jardin planétaire en gestation. Nous en avons trouvé du côté de Lille. Là, l’espace de la friche se révèle laboratoire d’une nouvelle conjugaison où le trait de nature se prolonge en geste de culture. A moins que ce ne soit l’inverse. Ce jardin là condense les enjeux mondialisés de la diversité du vivant et de la diversité des cultures qui s’entre fertilisent. Sa planification n’est autre que le produit constant du mouvement de la négociation et de la recherche d’un équilibre entre compétition et coopération.
Dans ces jardins là poussent non seulement des légumes, des fleurs et des herbes folles, mais on y récolte du miel pur d’abeilles vraies et des variétés croissantes de travaux d’artistes inspirés par cet environnement qu’ils semblent avoir épousé. Aux beaux jours on y revisite en chantant, clamant, peignant ou dansant sur des airs contemporains, les plus anciennes des traditions. Ce qui est intéressant avec ces jardins-là c’est que l’on y perçoit un petit air de liberté qui n’est pas pour déplaire... Cela ressemble aux Herbes folles.