« Les histoires sans parole de la marche, de l’habillement, de l’habitat ou de la cuisine travaillent les quartiers avec des absences ; elles tracent des mémoires qui n’ont plus de lieu - des enfances, des traditions généalogiques, des évènements sans date. Tel est aussi le "travail" des récits urbains. Dans les cafés, dans les bureaux, dans les immeubles, ils insinuent des espaces différents. Ils ajoutent à la ville visible les "villes invisibles" dont parlait Calvino. Avec le vocabulaire des objets et des mots bien connus, ils créent une autre dimension, tour à tour fantastique et délinquante, redoutable ou légitimante. De ce fait, ils rendent la ville "croyable, ils l’affectent d’une profondeur inconnue à inventorier, ils l’ouvrent à des voyages. Ce sont les clés de la ville : ils donnent accès à ce qu’elle est, mythique (...)*
Michel de Certeau dans L’invention du quotidien
"Lui prend des notes de leurs rencontres, des lieux traversés, de leurs impressions et perceptions au fil des jours et des espaces. Il se documente sur les lieux qu’ils traversent et se livre aussi à quelques digressions historiques afin de restituer les différents espaces de la banlieue à leur histoire urbaine et sociale individuelle. Elle, de son côté, elle prend des photographies des personnes qu’ils croisent avec en arrière-plan l’espace dont ils sont les usagers. Elle a à coeur de saisir les attitudes, les poses, les sourires, les regards, l’expressivité des gens à travers les signes de leur urbanité quotidienne. Tous deux s’efforcent de conférer une visibilité et une existence aux multiples relations qui nouent et que nouent les habitants de la banlieue avec leur espace. S’ils ont décidé de ne pas revenir chez eux pendant toute la durée de leur voyage, en dépit de la proximité de leur domicile, c’est parce qu’ils savaient que le fait d’avoir à trouver chaque soir un autre hôtel — ou d’être capables de retrouver celui de la veille — leur rappelle qu’ils sont ailleurs, que la périphérie de leur propre espace quotidien offre du quotidien d’autres versions possibles dont il leur faut faire tout d’abord la découverte. Tous deux apprennent donc en premier lieu à se mettre à l’écoute et à la disposition des espaces qu’ils traversent et non d’en disposer. Aller à la rencontre de sa propre banlieue exige ainsi des règles de conduite qui font violence à ses propres usages, seule manière de se mettre à l’écoute de ceux des autres."
Alexandre E. Dauge-Roth dans Perec et Maspero : lectures de la banlieue comme lectures du quotidien
"“Habitat” : si l’on s’interroge sur le sens du verbe habiter, sur ses étymologies dans différentes langues, sur ses racines et ses résonances, on s’aperçoit vite de l’ampleur de ses implications. “Habiter” est un acte beaucoup plus vaste et plus complexe que “se loger”, un acte qui confine à la fois à l’être et à l’avoir. “C’est en poète que l’homme habite cette terre”,écrit Holderlin. Oui, c’est sans doute par la poésie qu’on habitevraiment. Posséder et apprécier. Trop souvent, à cause de l’immense blessure de notre monde - blessure de l’asymétriesociale - le seul défi quotidien est celui de la survie. Souvent, on ne possède presque rien, mais on apprécie ce qu’on possède. A l’autre extrême, on possède beaucoup, mais on n’apprécie pas. Pour connaître la joie de vivre, il faut connaître l’effort, ainsi que la valeur, le prix des choses. Habiter, c’est plus que consommer et produire, plus qu’occuper un lieu où travailler, se nourrir et dormir. Habiter, pour l’homme, c’est occuper harmonieusement sa place, toute sa place, sur cette Terre. (...)
Humaniser la ville n’est pas une utopie ; c’est déjà une réalité ici et là, à l’échelle d’un projet, d’un quartier, d’une ville, tant au Nord qu’au Sud ou à l’Est. Il suffit que tous - décideurs politiques et citoyens - le veuillent et s’en donnent les moyens. Aussi bien, il s’agit d’éveiller les capacités créatrices de tous ceux - hommes, femmes, jeunes - qui habitent la cité, ainsi que leur désir de participer à la construction de la ville de l’âge démocratique, celle qui créera les conditions de la réalisation, au profit de tous et de chacun, des idéaux d’égalité, de justice, de liberté et de solidarité : la ville de la solidarité et de la citoyenneté.
La désintégration du tissu social, la perte du sentiment d’appartenance, ont engendré une perte du sens de l’intérêt collectif et une exacerbation des intérêts particuliers de classes ou de groupes culturels, religieux, ou corporatistes. Ainsi se développe, tant dans les villes du Nord que dans les villes du Sud, un tissu urbain éclaté, une juxtaposition de quartiers enclavés constituant une ville “à plusieurs vitesses”. Ces enclaves entraînent des déséquilibres sociaux et des fractures, qu’il convient de combattre. D’où l’indifférence, voire le refus, par les quartiers les plus aisés, d’équipements collectifs et d’infrastructures pour les moins favorisés et la constitution d’enclaves entièrement privées et closes, financées par les habitants et gérées par des sociétés privées. Il faut dire non à cette ville d’apartheid.
La perte du sens communautaire constitue un risque majeur pour la démocratie. Rendre aux citoyens le sentiment d’appartenance à la ville conçue comme une unité organique, et non comme un simple agrégat d’identités concurrentes, devrait permettre de réduire, en éliminant une partie des causes, la violence urbaine. Il est urgent de créer des structures où puissent s’exprimer les solidarités entre citoyens et de développer des actions qui les favorisent concrètement."
Federico Mayor, ex-Secrétaire général de l’Unesco lors de l’introduction aux travaux d’Habitat II - Sommet des villes 1996.