Les sites voisins

D’une maison comme d’un pont

Ce texte est un article de commande pour le site de Sapience , futur espace d’accueil polyvalent de quartier. Ce texte a été écrit aussi en pensant au Viaduc.

C’est beau l’idée de maison. La maison, on la voit chaude et ouatée, lumineuse ou confortable et même accueillante. « Home, sweet home ! » La maison, c’est le lieu du ressourcement, du cocooning ou du repli face aux agressions de la vie. Mais dans les villes aujourd’hui, il arrive que le repli confine à la barricade. La porte, parfois, se verrouille de fer, et la maison se fait forteresse. Le seuil de la maison n’est plus passage, il est obstacle, séparation, sas, entre lieu public et espace privé, et inversement.

Alors, comme s’il fallait conjurer ces forces de confinement, apparaissent un peu partout, dans les quartiers, des maisons affichant un caractère public. Des lieux qui osent associer en un même concept des notions qui apparaissent aujourd’hui comme contradictoires tels que accueil et public, chaleur et collectif, foyer et ouverture.

Oh certes, l’idée de maison où l’on se retrouve collectivement n’est pas neuve. Elle est même sans doute universelle. Faut-il rappeler l’existence des maisons de Dieu ? Mais là, pour oser y entrer, il faut hériter de croyances spécifiques. Il y eut feu les maisons du peuple. Mais pour s’y sentir chez soi, il fallait être issu d’une certaine classe sociale. (Leur disparition a sans doute accompagné l’affaiblissement de l’idée de classes avec leurs solidarités propres, mais surtout elle a annoncé la montée en puissance de l’individu). Il y a eu les maisons bleues (accrochées à une colline). Mais les communautés qui y vivaient se fondaient sur des utopies trop fermées. Il y a encore les maisons de la culture. Mais elles sont plutôt visitées par une élite et leurs foyers d’accueil pas toujours conviviaux sont soumis aux horaires syndicaux. Il y a aussi les maisons des jeunes. Mais celles-ci sont pour les jeunes (et sans doute pas tous). Les maisons des femmes, mais elles sont pour les femmes (et sans doute pas toutes). Il y a parfois les maisons de l’emploi, mais on y retrouve surtout les sans-emplois. Il y a, enfin, les homes de vieux. Mais c’est vraiment pour la fin.

Les maisons dont on parle ici sont une nouvelle génération de maisons. Elles semblent fleurir un peu partout et sentent bon la diversité. Cela va des plus classiques maisons de quartier, aux maisons de la citoyenneté ou de la solidarité, en passant par la maison des associations. C’est selon. On découvre maintenant les maisons de la créativité. Mieux, Lille 2004 ouvre les Maisons Folies. Et l’imagination n’ayant pas de limites, Saint Josse, plus fort que tous, invente la maison de la Sagesse.

Ces maisons accompagnant l’urbanité grandissante de nos modes de vie, elles doivent vouloir y accueillir au cœur de leur foyer la diversité qui peuple nos cités. Car tous doivent pouvoir s’y retrouver. Jeunes et moins jeunes. Habitants anciennement installés et habitants nouvellement arrivés. Travailleurs et chômeurs. Hommes et femmes. Peuple et bourgeois. Artistes et techniciens. Politiques et société civile. Autant de savoirs à échanger, associer, hybrider. Autant de rencontres à solliciter et à faire désirer par l’élaboration de projets.

Est-ce là folie ? Est-ce là sagesse ? Assurément il y faudra de la créativité et de l’inventivité pour qu’elles soient habitées par le joyeux brouhaha de toutes les voix du complexe peuple urbain. L’harmonie ne naît pas de soi et demande quelques méthodes. Mais cela s’apprend. Une chose est sûre, ce serait folie que de voir gérer ses lieux de manière centralisée. Il serait sage que ces maisons appartiennent aux gens qui définissent ensemble la programmation du lieu (ils peuvent être aidés par une animation). C’est cette définition à rechercher en commun qui sera l’épreuve de l’apprentissage de l’accueil de l’autre pour faire de la maison un foyer pour tous.

Mais ces maisons ne sont pas une fin en soi. Elles doivent être perçues d’emblée comme le lieu symbolique où s’abaisse le seuil entre espace privé et espace public. Ces maisons doivent être vues comme des lieux d’initiation : lieux pivots où s’articulent le soi et l’autre, l’individu et la cité. Leur aura doit, au-delà de l’espace physique qui les constitue, rejaillir et s’étendre sur tous les quartiers qu’elles servent, afin que l’espace public de la ville devienne plus convivial et que les habitants à leur tour, ouvrent un peu plus leurs maisons à l’inconnu. Un parcours s’établit dès lors entre ces diverses dimensions de la vie et de la ville, exploitant la diversité des savoirs et des regards. C’est là une direction que la Sagesse pourrait prendre.

Mais ces maisons ne doivent pas attendre seulement l’expression du besoin ou de la demande du plus grand nombre pour exister. Qui peut demander une chose qu’il ne sait pas pouvoir exister ? Leur existence fera naître la « nécessité du désir de la rencontre » qu’elles entraînent. Le plus grand nombre y viendra par l’attrait. Ces maisons doivent dès lors faire également l’objet d’une véritable volonté politique pour le développement futur de la ville et des quartiers. Il y va d’une vision sur l’avenir et le « local » y a un pouvoir déterminant.

Puissent enfin les expériences de ces maisons se relier entre elles pour faire réseau. En tant qu’administrateur du Viaduc - une de ces maisons qui s’ouvre à Ixelles - je verrais bien des liens spécifiques avec la maison de la Sagesse. Il y a tant à apprendre en la matière. Mais surtout, il faut continuellement s’ouvrir sur les autres, au-delà des quartiers et sur le monde. « Nous qui voulons ériger des ponts, allons donc déjà dire bonjour à nos voisins de la vallée du Maelbeek » dirais-je à mes amis d’Ixelles et ensemble allons voir les folies de Lille ou d’ailleurs.

Dominique Nalpas